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intentieverklaring credits over Platonov  

Armel Roussel - Bruxelles - décembre 1999

 
 

Je ne désire pas monter Tchekhov mais Platonov et un Platonov librement adapté puisque le spectacle s’intitulera enterrer les Morts / réparer les Vivants titre issu de une des dernières répliques de la pièce :

Voïnitsev :
que faire Nikolaî ?

Triletski :
enterrer les morts et réparer les vivants.

Dans l’adaptation sur laquelle je travaille, il ne s’agira pas du monde tchékhovien habituel, c’est à dire le jardin, le salon, la campagne, les vieux meubles... mais j’essaie d’avantage d’envisager Platonov comme une pièce spécifique dans ses thèmes et ses caractères et ma sensibilité tendrait d’avantage vers un univers urbain.

Je m’intéresse essentiellement à l’énergie que porte la pièce, une énergie forte, effrénée, celle d’un jeune auteur de dix-neuf ans, une énergie adolescente qui donne tout, sans gêne, dans une liberté terrible, sans aucun respect du savoir-vivre, de l’amour à la haine, de l’ennui au dégoût. Une pièce d’une sincérité absolue. Cette notion d’énergie est au coeur même du texte puisque l’horreur de Platonov n’est pas un goût suicidaire mais justement son énergie et le fait qu’il ne trouve pas d’objet à cette énergie.

On a l’habitude de voir dans les personnages de Tchekhov des gens dévitalisés, monotones, qui s’ennuient. Bien souvent les mises en scène de ses pièces sont ponctuées de silence. C’est oublier que la Russie de l’époque était dans une misère catastrophique, que Tchekhov souffrait de ce qu’il voyait et qu’il était un contestataire de son époque. Il y a deux facteurs très importants dans la vie de Tchekhov ; le premier est qu’il était un homme condamné, la mort le traquait ; le deuxième est que face à cela – avec la prémonition des gens qui vont mourir jeunes - il avait une énergie inconcevable.

Des aspects de frustration et d’ennui qui teintent les caractères naît, au contraire, un goût de la dramatisation (ce qui les rend aussi comiques et grotesques) et donc une grande vitalité. Ca parle vite, précisément et surtout physiquement. Les sentiments sont exagérés, l’hystérie manifeste et l’angoisse au paroxysme. Les personnages sont grotesques mais sensibles. Aussi pitoyables que, nous, nous pouvons l’être. A la fois tragiques et comiques. Douloureusement liés l’un à l’autre. Aucun jugement n’est porté sur eux, ils existent chacun de façon indépendante ; l’acteur peut donner autant de densité à l’un qu’à l’autre, et du même coup, le spectateur peut sortir du manichéisme habituel : il n’y a pas de " bons " et de " méchants ".

C’est une notion très importante pour moi (elle est déjà très présente dans Zucco et Les Européens) car elle conditionne un détachement des principes moraux habituels et provoque une remise en question chez le spectateur sans que le texte ne lui apporte de réponse. Chacun construit sa propre histoire. Le public ne regarde pas un monde, il est dedans et ce dedans, cet espace n’est pas celui de la faute ou de la culpabilité. Ou du moins elle est partagée entre tous.

La culpabilité, la faute et la question de et sur l’identité, sa quête, et sa perte dans un théâtre qui au-delà d’interroger les qualités de la société, pose le problème de l’existence humaine.

Comment vivre avec sa mémoire ? Comment vivre avec son histoire ? Comment vivre sans but ? Comment vivre avec la mort ? La mort du père. La mort de l’ami. La mort de l’être aimé. La mort de l’amour. La mort de soi. Comment vivre avec son corps ? Comment vivre sans argent ? Comment vivre avec de l’argent ? Comment vivre seul ? Comment vivre à deux ? Comment vivre dans la société ? Comment vivre libre ? Comment vivre honnête ? Comment vivre malheureux ? Comment vivre malade ? Comment vivre et pour quoi ? Pourquoi vivre sans but ? Comment vivre et pourquoi vivre ?

" Et Pan dans la gueule des spectateurs ! " écrit Anton Tchekhov dans son courrier.

Platonov est une matière à théâtre qui restitue un présent immédiat et l’histoire de la société sans négliger l’aventure cosmique de la vie humaine. Dans sa joie, sa peine, son espoir et son impossibilité d’être, sa désespérance. Si cette " désespérance " tchékhovienne existe, elle ne s’inscrit pas dans un flou poétique mais dans une pièce très concrète et des dialogues musclés composés de phrases très courtes inscrites dans un rythme rapide. De là peut jaillir une émotion, entre rire et larme ou plutôt avec rire et larme. Sans romantisme pour autant. Tout se passe vite, comme si les personnages se précipitent vers la fin (leur fin) dans une fièvre et un désir vivaces. Platonov est tel un tourbillon qu’on ne peut arrêter , fougueux, chaud et direct.

C’est cette impression de fête des sentiments, des sensations, des émotions que je ressentais dans Zucco et dans Les Européens que je retrouve dans Platonov et qui me touche. Dans la structure même de la pièce, on peut retrouver des points communs avec les deux précédentes dans la mesure où Platonov est aussi une " pièce- mosaïque " dotée d’un langage physique, une pièce éclatée comme le spasme violent d’une dernière fête, un prestissimo suicidaire, une structure fragmentée où personnages et pensées se chevauchent.

Enterrer les Morts /réparer les Vivants est en cours d’adaptation dans cet esprit d’une pièce effrénée et radicale, dans un mouvement ultra-rapide qui ne ralentit qu’à certains instants pour révéler l’existence de l’homme dans la complexité de ses émotions, derrière des masques mal ajustés.

" Soyez plus légers, plus fluides, plus simples, moins fatalistes, moins dramatiques, soyez aussi plus joyeux, comme dans la vie. vie transposée mais vie toujours " disait Tchekhov aux acteurs. On va essayer.

Armel Roussel
Bruxelles, décembre 1999

Références :
Théâtre en Europe n°2, avril 1984.
Post face de Platonov écrite par Françoise Morvan - édition Actes sud.
Regardez la neige qui tombe de Roger Grenier.Gallimard.

 
 

 

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