Je ne désire
pas monter Tchekhov mais Platonov et un Platonov
librement adapté puisque le spectacle sintitulera
enterrer les Morts / réparer les Vivants titre issu
de une des dernières répliques de la pièce
:
- Voïnitsev
:
- que
faire Nikolaî ?
Triletski :
- enterrer
les morts et réparer les vivants.
Dans ladaptation
sur laquelle je travaille, il ne sagira pas du monde tchékhovien
habituel, cest à dire le jardin, le salon, la campagne,
les vieux meubles... mais jessaie davantage denvisager
Platonov comme une pièce spécifique dans
ses thèmes et ses caractères et ma sensibilité
tendrait davantage vers un univers urbain.
Je mintéresse
essentiellement à lénergie que porte la pièce,
une énergie forte, effrénée, celle dun
jeune auteur de dix-neuf ans, une énergie adolescente qui
donne tout, sans gêne, dans une liberté terrible,
sans aucun respect du savoir-vivre, de lamour à la
haine, de lennui au dégoût. Une pièce
dune sincérité absolue. Cette notion dénergie
est au coeur même du texte puisque lhorreur de Platonov
nest pas un goût suicidaire mais justement son énergie
et le fait quil ne trouve pas dobjet à cette
énergie.
On a lhabitude
de voir dans les personnages de Tchekhov des gens dévitalisés,
monotones, qui sennuient. Bien souvent les mises en scène
de ses pièces sont ponctuées de silence. Cest
oublier que la Russie de lépoque était dans
une misère catastrophique, que Tchekhov souffrait de ce
quil voyait et quil était un contestataire
de son époque. Il y a deux facteurs très importants
dans la vie de Tchekhov ; le premier est quil était
un homme condamné, la mort le traquait ; le deuxième
est que face à cela avec la prémonition des
gens qui vont mourir jeunes - il avait une énergie inconcevable.
Des aspects
de frustration et dennui qui teintent les caractères
naît, au contraire, un goût de la dramatisation (ce
qui les rend aussi comiques et grotesques) et donc une grande
vitalité. Ca parle vite, précisément et surtout
physiquement. Les sentiments sont exagérés, lhystérie
manifeste et langoisse au paroxysme. Les personnages sont
grotesques mais sensibles. Aussi pitoyables que, nous, nous pouvons
lêtre. A la fois tragiques et comiques. Douloureusement
liés lun à lautre. Aucun jugement nest
porté sur eux, ils existent chacun de façon indépendante
; lacteur peut donner autant de densité à
lun quà lautre, et du même coup,
le spectateur peut sortir du manichéisme habituel : il
ny a pas de " bons " et de " méchants
".
Cest
une notion très importante pour moi (elle est déjà
très présente dans Zucco
et Les Européens)
car elle conditionne un détachement des principes moraux
habituels et provoque une remise en question chez le spectateur
sans que le texte ne lui apporte de réponse. Chacun construit
sa propre histoire. Le public ne regarde pas un monde, il est
dedans et ce dedans, cet espace nest pas celui de la faute
ou de la culpabilité. Ou du moins elle est partagée
entre tous.
La culpabilité,
la faute et la question de et sur lidentité, sa quête,
et sa perte dans un théâtre qui au-delà dinterroger
les qualités de la société, pose le problème
de lexistence humaine.
Comment vivre
avec sa mémoire ? Comment vivre avec son histoire ? Comment
vivre sans but ? Comment vivre avec la mort ? La mort du père.
La mort de lami. La mort de lêtre aimé.
La mort de lamour. La mort de soi. Comment vivre avec son
corps ? Comment vivre sans argent ? Comment vivre avec de largent
? Comment vivre seul ? Comment vivre à deux ? Comment vivre
dans la société ? Comment vivre libre ? Comment
vivre honnête ? Comment vivre malheureux ? Comment vivre
malade ? Comment vivre et pour quoi ? Pourquoi vivre sans but
? Comment vivre et pourquoi vivre ?
" Et
Pan dans la gueule des spectateurs ! " écrit Anton
Tchekhov dans son courrier.
Platonov
est une matière à théâtre qui restitue
un présent immédiat et lhistoire de la société
sans négliger laventure cosmique de la vie humaine.
Dans sa joie, sa peine, son espoir et son impossibilité
dêtre, sa désespérance. Si cette "
désespérance " tchékhovienne existe,
elle ne sinscrit pas dans un flou poétique mais dans
une pièce très concrète et des dialogues
musclés composés de phrases très courtes
inscrites dans un rythme rapide. De là peut jaillir une
émotion, entre rire et larme ou plutôt avec rire
et larme. Sans romantisme pour autant. Tout se passe vite, comme
si les personnages se précipitent vers la fin (leur fin)
dans une fièvre et un désir vivaces. Platonov est
tel un tourbillon quon ne peut arrêter , fougueux,
chaud et direct.
Cest
cette impression de fête des sentiments, des sensations,
des émotions que je ressentais dans Zucco et dans
Les Européens que je retrouve dans Platonov
et qui me touche. Dans la structure même de la pièce,
on peut retrouver des points communs avec les deux précédentes
dans la mesure où Platonov est aussi une "
pièce- mosaïque " dotée dun langage
physique, une pièce éclatée comme le spasme
violent dune dernière fête, un prestissimo
suicidaire, une structure fragmentée où personnages
et pensées se chevauchent.
Enterrer
les Morts /réparer les Vivants est en cours dadaptation
dans cet esprit dune pièce effrénée
et radicale, dans un mouvement ultra-rapide qui ne ralentit quà
certains instants pour révéler lexistence
de lhomme dans la complexité de ses émotions,
derrière des masques mal ajustés.
" Soyez
plus légers, plus fluides, plus simples, moins fatalistes,
moins dramatiques, soyez aussi plus joyeux, comme dans la vie.
vie transposée mais vie toujours " disait Tchekhov
aux acteurs. On va essayer.
Armel Roussel
Bruxelles, décembre 1999
Références
:
Théâtre en Europe n°2, avril 1984.
Post face de Platonov écrite par Françoise
Morvan - édition Actes sud.
Regardez la neige qui tombe de Roger Grenier.Gallimard.